Bridget Walker  
éclipse bureau


walker

 

 

Au coeur de l’installation à multiples facettes de Bridget Walker – au début de l’histoire, pourrait-on dire – se trouve, entre autres, la question du risque existentiel :
"Nous aimerions savoir quel est, selon vous, le risque existentiel le plus imminent ; merci de noter votre réponse dans l’espace ci-dessous ainsi que les facteurs qui justifient votre choix." (1) 

Invité à participer à une enquête menée par Eclipse Bureau – organisme de recherche fictif créé par l’artiste, chacun devait indiquer la menace irréversible qui lui paraissait être la plus imminente pour l’humanité aujourd’hui. Les réponses très diverses apportées à cette enquête – du changement climatique à la surpopulation, de la guerre nucléaire à la « folie humaine » – ont été réunies pour vous ici, au siège du Bureau temporairement installé à la Galerie RAUCHFELD à Paris.

Une série de dessins abstraits, figurant des camemberts circulaires et des structures cellulaires, présentent les résultats statistiques de l›enquête d’Eclipse Bureau. À côté, la voix-off de la vidéo énumère les réponses à la question posée, sur fond visuel d’un ciel nocturne et sur fond sonore de vents astraux. S’inspirant d’un trope du cinéma hollywoodien, la voix autoritaire et le déroulement du texte imitent les monologues d’ouverture des films traditionnels de science-fiction. Gardant son sang-froid, la voix ne parle pas de l’origine du temps ni d’une galaxie lointaine, mais de questions relatives à nos vies contemporaines, et des menaces potentielles – attendues ou imaginées – qui pèsent sur notre Terre et sur l’humanité.

Sur le sol de la galerie s’élèvent d’étranges capsules en forme de gousses, comme autant d’intrusions étrangères dans cet espace neutre. Déroutantes dans leur conception – à la fois futuristes et pourtant étrangement organiques – elles sont en décalage avec leur environnement et avec leur temps. Inspirées par les capsules spatiales modernistes et les récentes appropriations du biomimétisme par l’architecture, ces gousses ont été conçues par Walker, en association avec l’architecte brésilien João Dos Santos, pour être la loca­lisation physique d’Eclipse Bureau. Poursuivant l’intérêt de l’artiste pour la frontière floue entre fiction et réalité, illusion et réalité, cette organisation fictive pose les questions du monde réel ; elle fait allusion aux stratégies de recherche employées par les gouvernements et les multinationales, et met en garde contre le risque que ces organismes – du haut de leur autorité – puissent manipuler et déformer la réalité pour renforcer leur pouvoir.

Mais Walker n’est pas là pour commenter ou critiquer ouvertement, car elle-même, à sa manière ludique, pratique la manipulation. Dans l’installation, deux vidéos apparaissent : la première est un montage de scènes de films de science-fiction (parmi lesquels on reconnaît Dr Strangelove, Solaris et Gattaca), qui doivent leur étrangeté à l’élimination des personnages centraux ; la seconde est une apparition holographique qui reconstitue en français le dialogue de ces films. Dans toute sa pratique artistique, Walker a utilisé les techniques d’animation pour enrichir les possibilités de la vidéo conventionnelle et, plus particulièrement, pour créer la vie, mais aussi – inverse­ment – la mort, grâce à une apparition, un fantôme. Dans Eclipse Bureau, elle poursuit cette voie en se servant de la technique théâtrale du Pepper’s Ghost, au XIXe siècle, pour créer une présence fantomatique dans l’espace physique de la galerie. Le recours à un acteur francophone n’est pas un hasard. Traduire le dialogue de l’original anglais des films (ou russe dans le cas de Solaris) révèle les limites du langage et donc – comme aurait dit Ludwig Wittgenstein – la finitude de notre compréhension du monde. (2)

Vif et souvent humoristique, le personnage holographique est une façon attrayante d’inviter le spectateur à contempler quelques-uns des grands thèmes qui émergent de ce travail complexe. Inévitablement, les réactions à Eclipse Bureau seront aussi diverses que les influences qui les motivent. La vie, la mort, le pouvoir, la culture populaire, les fantasmes, l’absurde, la biologie, la technologie, la parodie et le paradoxe sont présents ici : un mariage de macro- et de micro-sujets qui illustrent l’aptitude de Walker à raconter des histoires et à approfondir l’intérêt qu’elle porte à la manière dont ces récits peuvent, dans le monde réel, modifier ou orienter nos systèmes de croyance.

 


Annika Kristensen
Traduit de l’anglais par Jean-François Allain
Décembre 2013

 


1 Bridget Walker, en association avec Sean Walker: http://eclipsebureau.fr
2 Ludwig Wittgenstein, http://en.wikiquote.org/wiki/Ludwig_Wittgenstein

 

 


 Extrait vidéo HD / son, durée approximative 17m - Voix off: Eddie West Extrait vidéo HD / son, durée approximative 12m - Actrice: Rachel André  Extrait vidéo HD / son, durée approximative 12m  

 

BW-GAust

 

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